En traits d'or pâle la lumière ruisselle depuis la verrière, se frayant un
chemin entre une fougère rebelle et le feuillage luxuriant d'un arbre mystérieux, glissant le long d'innombrables baguettes sagement alignées pour réveiller leurs reflets d'argent avant de caresser le vieux parquet, cérusé par le temps et les pas. Ceux de Jean-Claude et d'Eliane.
Ceux du père aussi, dont on devine la silencieuse et invisible présence.
Car c'est ici, dans l'atelier attenant à la galerie, et dans son jumeau de l'autre côté de la rue, que se décident les harmonies, les mariages, les choix. Subtils et étranges instants où se joue la respiration d'une toile, car d'un cadre elle ne saurait accepter l'emprise ni une stérile rivalité.
Toute la philosophie de l'atelier tient ici, dans le respect de ceux qui lui confient les oeuvres et dans celui des matériaux qui viendront les servir, devinant les desseins des uns pour mieux épouser les dessins des autres
Et si les cadres ne s'assemblent plus, comme jadis, à la ficelle, si le biseau du passe-partout ne réclame plus comme d'antan la force et la maîtrise de la seule main de l'homme, si le verre désormais sait estomper ses reflets pour s'effacer jusqu'à presque disparaître au regard, le geste reste toujours le même: précis jusqu'à la perfection pour créer le meilleur, affectueux jusqu'à une forme d'amour pour faire passer le cadre du statut de l'objet à celui de l'héritage.
Celui d'un métier aimé avec une passion discrète, celui d'un savoir-faire où la technique ne prend jamais le pas sur l'esprit, où le progrès ne dévore jamais l'alchimie des sentiments.
Espace secret ne s'offrant qu'à de rares visiteurs, l'atelier vit: les copeaux, les chutes, les éclats de verre et les lanières de tissus témoignent par leur seule présence du travail accompli au quotidien. Ni fouillis désordonné, ni laboratoire aseptisé, le lieu parle autant que ceux qui l'occupent et, posés ça et là, les outils signent la présence des mains qui les maîtrisent.
A coin bouché, ancien et sculpté ou en caisson, le cadre obéit ici à la sagesse de ceux qui le conçoivent et l'assemblent: il se refuse au luxe tapageur, renonce aux artifices de l'originalité affectée, évitant la surenchère des formes comme celle des matières, pour ne rester toujours que le serviteur, humble et fidèle, de l'œuvre.
Ainsi vivent et travaillent Jean-Claude et Eliane, dans le silence de l'atelier,depuis 47 ans